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Extraits de lapréface de Mgr Philippe
Brizard au livre de Francesca Baltaceanu et Monica Brosteanu, Vladimir Ghika,
Professeur d’espérance,
Editions du Cerf, 2013:
[…] Vladimir Ghika a
vécu à des époques charnières de l’histoire de l’Europe. Né en 1873 à
Constantinople (Istanbul), où son père était diplomate, et mort en 1954,
il a connu deux séismes historiques. D’abord, celui de la Première
Guerre mondiale, où il a vu s’effondrer les empires et naître des États
nationaux en Europe centrale. Il a ensuite vécu l’autre, la Seconde
Guerre mondiale, tout aussi dramatique, au cours de laquelle idéologies
et dictatures tentèrent de subjuguer le monde et s’affrontèrent en un
combat sans merci. La jeune Roumanie, soumise aux tentations du fascisme
et du nazisme, s’effondre à la fin de la guerre. Elle devient la proie
de l’U.R.S.S. Abandonnée par les Occidentaux, elle connaît le triste
sort que lui réservaient avec d’autres les accords de Yalta. D’une
certaine manière, Vladimir Ghika est un représentant de ce monde
disparu. Il était prince. Il descendait d’une famille qui régna tant sur
la Moldavie que la Valachie et qui contribua à l’avènement de la
Roumanie. Sa haute naissance en fait un européen, à l’aise partout. Il
circule de Bucarest à Paris, de Bruxelles à Varsovie. Il réside à
Toulouse, à Paris et à Rome. Partout il rencontre des personnalités de
son rang. Sans s’en cacher, il ne sera jamais prisonnier de son milieu.
Il est attentif à toutes les victimes de ces changements. Il apporte
même sa contribution quand il s’agira d’établir de nouveaux rapports
entre les États et l’Église, de servir l’union entre les Églises,
toujours dans le sens de la paix et de la charité. Plus tard, nommé
protonotaire apostolique et membre du comité directeur des Congrès
eucharistiques internationaux, et surnommé par Pie XI le vagabond
apostolique, il parcourra le monde. « Le vaste monde devient le village
de sa charité », écrit Ch. Molette tandis que Jacques Maritain nous
laisse ce récit amusant : « Disponible à tous les appels qui l’invitent
au service des âmes, Mgr Ghika est toujours en route : le matin au
Congo, à midi à Buenos-Aires, pour le thé de 5 heures à Tokyo, - que
dis-je ? Le voilà à Calcutta, puis à Melbourne. Et toujours à Paris par
le coeur »… Il vivra donc pleinement avec son temps. Vladimir Ghika n’a
pas fait que voyager. Partout où il a résidé, à Bucarest, à Rome, à
Paris, il a agi selon des intuitions très fortes avec toujours la même
attention aux pauvres. « Disponible à tous les appels… » Voilà qui
caractérise bien Vladimir Ghika, mû par une véritable charité. Et
l’amour de Dieu et du prochain, particulièrement l’amour de Dieu
rencontré et vécu dans et avec les pauvres, est la voie de la sainteté.
S’il fallait d’un mot qualifier ce que fut Vladimir Ghika, je dirais à
la suite d’un de ses petits-neveux le mot Union. « Union entre
chrétiens, union entre l’Orient et l’Occident, union entre pauvres et
puissants, union entre l’action concrète et la prière universelle, union
entre le temporel et le spirituel » (Thierry de Briey, lettre du 18 mai
2005). […] Son amour de l’Église l’a conduit, sans renier la racine
orthodoxe de sa foi, à devenir catholique et à rechercher l’union des
Églises. Ensuite, il a été presque aussi longtemps missionnaire laïc que
prêtre : le continuum de sa vie a certainement été la charité et il est
passé du sacerdoce royal des chrétiens au sacerdoce ministériel. Il
avait cinquante ans. Sa conception du prêtre séculier et sa manière
d’exercer le ministère méritent attention. Enfin, il a développé une
spiritualité, adaptée à son apostolat puis à son ministère profondément
enracinée dans la tradition, qu’il a proposée à d’autres de vivre,
notamment à travers une fondation qui, malheureusement ne dura pas,
l’OEuvre des Frères et des Soeurs de Saint-Jean ou Société auxiliaire
des missions. Pourtant, il explorait des voies qui ont aujourd’hui
toute leur pertinence puisqu’elles sont empruntées par nombre de
communautés nouvelles. Sa fin tragique et glorieuse est l’aboutissement
d’une vie donnée et lui donne son sceau d’authenticité.
Reprenons
rapidement chaque point. Rien n’est moins évident pour un prince
orthodoxe que de devenir catholique. Il a des comptes à rendre à sa
famille et à son pays. […]D’ailleurs, il ne s’est pas converti
simplement pour changer de religion. Ce fut plutôt la conséquence du
choix délibéré qu’il fit d’un projet de vie totalement consacré à Dieu,
au service du prochain, à l’action pour l’unité de l’Église. Après sa
profession de foi catholique, à Rome, en 1902, il déclare : « Je ne suis
pas ce qu’on appelle un converti. Catholique d’esprit et de coeur, j’ai
dû attendre que la possibilité me soit donnée d’entrer officiellement
par la grande porte. C’est tout ». Comme on lui demandait pourquoi il
était devenu catholique, il répondit, non sans esprit, « pour devenir
plus orthodoxe ». Non sans esprit, mais avec un grand sens théologique
remarquable pour l’époque. Sa racine est orthodoxe ; il ne la reniera
jamais. Mais il veut dire aussi qu’il n’existe qu’une seule foi portée
par des Églises séparées – catholique et orthodoxe – mais unies sur ce
point. Le service de cette vérité l’a conduit à l’unicité de l’Église.
Il ne dispose pas, à ce moment-là, des outils théologiques nécessaires
pour exprimer son intuition selon laquelle il n’existe qu’une foi
orthodoxe (au sens étymologique : la foi droite, la vraie) et que
l’Église est de soi catholique, au sens des notes de l’Église. […] Ghika
[…] écrit : « Je crois en cette Église que mes ancêtres ont quittée,
sans penser à une rupture, sans penser au trésor qu’ils perdaient. Je ne
suis pas un renégat! Je vais devenir
catholique pour être meilleur orthodoxe; je suis un revenant du Bosphore
et du Danube, un pèlerin de Byzance à la maison mère de la foi, à la
Rome éternelle ! Ce qui m’attire, ce n’est pas la grandeur d’une Cité ni
sa renommée, mais l’Esprit et le témoignage de Pierre… » […]
Son
attachement au ministère de Pierre et son désir d’unir l’Orient et
l’Occident marqueront toute sa vie et détermineront son sort. Cette
profession de foi catholique n’est qu’un aspect de son choix de vie
totalement consacrée à Dieu. Par vie totalement consacrée à Dieu, il
entend développer par l’exemple, par le sacrifice de tout ce à quoi on
peut tenir d’habitude, l’esprit chrétien, avec la grâce de Dieu.
Il souhaite vivre
en un pays où il y ait des églises accueillantes, où il puisse faire son
adoration devant le Saint-Sacrement. Il souhaite appartenir à une Église
où l’on vit la charité, où il y ait assez de disciples pour être protégé
contre ses propres écarts, assez de sécurité pour être vraiment libre,
où l’amour de Dieu qui est désormais sa raison de vivre peut être le
plus vif, le plus nourri, le plus aidé. Par « service du prochain », il
dit clairement : « je n’en suis que trop sûr, les pauvres, les malades,
les paysans roumains, me verront plus souvent qu’ils ne voient les
bourgeois ou les boyards (les nobles) de Bucarest, puisque je serai tout
à eux. Je serai avec eux tous les jours, non en étranger mais en ami et
frère, non en visiteur accidentel entre une noce et une partie de poker,
mais comme un des leurs ». Ghika brille par son immense charité.
D’abord, il se met à bonne école, se considère comme l’humble disciple
de Monsieur Vincent, son maître en service du prochain. Plus tard, il
rencontrera une Fille de la Charité, remarquable entre toutes, Soeur
Pucci. Avec elle, on peut dire qu’il réalisa de grandes choses, pas
seulement le dispensaire Bethléem Mariae de Bucarest, prélude au grand
hôpital Saint-Vincent-de-Paul, mais aussi le service humble des malades,
des blessés de la révolte paysanne de 1907, des réfugiés atteints du
choléra, des lépreux qui l’impressionnent beaucoup. La charité, selon
Vladimir Ghika, est l’élément central de l’apostolat. La pratique de la
charité lui fera élaborer une théologie du besoin et une liturgie du
prochain directement rattachées à l’eucharistie. Répondre à tout besoin
est un devoir pour secourir nos semblables qui fait apprendre la
présence « réelle », disait-il, de Jésus dans la misère d’autrui. La
liturgie du prochain découle de cette conception : le Christ est présent
de part et d’autre, chez le bienfaiteur et chez le frère secourable. «
Si le geste est de part et d’autre ce qu’il faut, il n’y a plus des deux
côtés que le Christ rejoint dans deux êtres, à travers deux êtres, le
Christ bienfaiteur venu vers le Christ souffrant pour se réintégrer dans
le Christ victorieux, glorieux et bénissant… La racine de la charité se
trouve dans la messe et la communion… La tâche de la charité,
universelle et sans heure fixe, n’est que la dilatation de la messe à la
journée et au monde entier… » On reste confondu devant tant d’amour du
prochain, devant l’imagination dont Vladimir Ghika a fait preuve
précisément pour répondre au mieux aux besoins avec une humilité
exemplaire. Son petit ouvrage, la
Visite des pauvres, un vrai bijou,
garde toute son actualité. Le plus étonnant, c’est que Vladimir Ghika
est devenu un missionnaire laïc. En cela, il s’est conformé à l’ordre
reçu du pape Pie X qui repoussa à plus tard son désir d’être prêtre. Au
début du XXème
siècle, nous n’en sommes pas
encore à l’apostolat des laïcs tel qu’il s’exprimera dans l’Action
catholique. Et pourtant, Ghika est très conscient de son sacerdoce royal
de laïc. Bien plus, il veut être un laïc formé, comme on dit
aujourd’hui. Très vite après sa profession de foi catholique, il
acquiert une licence en philosophie et un doctorat en théologie. C’est
extraordinaire pour l’époque qu’un laïc reçoive la même formation
intellectuelle qu’un prêtre. Une fois prêtre, il montrera par deux fois
son souci de la formation non seulement spirituelle mais aussi
intellectuelle des jeunes laïcs : ce sera en France, outre son action
avec Jean Daujat, la publication d’ouvrages qui articulent foi et
raison ; et en Roumanie, juste après guerre, ses cours aux jeunes de
l’ASTRU, Association des étudiants et jeunes roumains unis (à Rome). Et
cet apostolat laïc, il l’exercera lui-même pendant plus de vingt ans
dans tous les milieux auxquels il a accès, selon le mot de Pie X. Le
même pape lui recommande aussi de travailler à l’unité de l’Église. Cela
veut dire qu’il sera près des grands de ce monde, qu’il prendra soin des
intérêts de l’Église mais qu’il grimpera aussi bien dans les chambres
de bonnes débusquer la misère et qu’il courra les hôpitaux visiter les
malades. Et là encore, il aura aussi le souci de former les personnes
qu’il embarque dans le service des pauvres. On peut enfin dire qu’il fut
un laïc consacré, selon le mot de départ : il fit le choix délibéré d’un
projet de vie totalement consacré à Dieu. Il garda donc le célibat.
Venons-en maintenant à sa vie de prêtre. Il eut l’impression que jamais
il n’y arriverait. « A 50 ans, c’est maintenant ou jamais », dit-il à un
lazariste confident de ses recherches. Il est ordonné pour le diocèse de
Paris dans des conditions très particulières. D’abord, il ne suit pas
de séminaire. On fit valoir à Rome la formation philosophique et
théologique qu’il avait acquise. Et l’apostolat qui exerçait valait bien
formation pastorale. Ensuite, il devient prêtre diocésain de Paris où il
habite depuis 1918 ; il est même bi-rité, pouvant célébrer en rite latin
ou en rite byzantin, en vue de son ministère. C’est dire que
l’archevêque de Paris, le cardinal Dubois, conçoit qu’il puisse
retourner en Roumanie et rencontrer les gréco-catholiques. C’est pour le
nouveau prêtre une possibilité de faire le lien entre l’Occident et
l’Orient. Ordonné devant toutes les têtes couronnées ou découronnées
d’Europe, il exercera un ministère hors norme, ayant accès aux milieux
les plus divers, aussi bien les intellectuels que les déshérités, les
jeunes et les réfugiés. Il a un point d’attache, la Chapelle des
Étrangers ; il en deviendra même le recteur ! Cette chapelle avait pour
mission d’accueillir les réfugiés de toutes sortes, victimes des
bouleversements consécutifs à la Première Guerre Mondiale. Elle
deviendra par la suite l’église Saint-Ignace du Centre Sèvres dirigé par
les jésuites. Le père ne pouvait qu’être à l’aise dans cette mission.
Son activité la débordera de toutes parts, fidèle à sa théologie du
besoin. Point question de nous appesantir sur son activité, mais
rappelons quand même qu’il alla jusqu’à s’installer dans une baraque sur
la « zone » près de Villejuif pour être au plus près des malheureux qui
y vivotaient. Soulignons que, malgré des conditions de ministère hors
norme, le père Ghika est bien et profondément un prêtre séculier. Il est
toujours sur le terrain; il n’attend pas qu’on vienne à lui, il se
déplace. Tout le monde est frappé par sa profondeur. Il accomplit, somme
toute, un ministère classique : il confesse, il conseille. Mais il
émane de sa personne une puissance et une présence qui dégagent une
force invincible. Son ancrage, c’est la messe, sacrement par excellence
du mystère de la rédemption. Pour lui, là est la puissance, celle du
Christ présent dans l’eucharistie. L’oeuvre rédemptrice du Christ
continue par le ministère sacerdotal. Il y croit si fort qu’il obtient
des résultats surprenants, des conversions instantanées. Dans la même
perspective, il porte sur lui un fragment de la Couronne d’épines, une
relique de la rédemption, par laquelle il obtient des grâces absolument
miraculeuses et, disons-le, des miracles de guérison. Il est tellement
investi par ce mystère de la rédemption que la messe qu’il célèbre fait
toujours forte impression à ceux qui y assistent. Les actes du ministère
deviennent pour lui des actions coûteuses tant il investit de force pour
que la rédemption agisse. Les turpitudes dont il reçoit confidence lui
arrachent des larmes ; la conversion du pécheur lui demande de gros
efforts, quasiment un combat. Prêtre séculier, il le fut donc
excellemment. Proche de la vie des gens, son accueil était merveilleux :
affable, il n’avait pas réponse à tout ; il invitait plutôt à réfléchir
et à prier. Il était mu par deux choses : le respect des personnes et de
leur liberté et par le respect de l’action de Dieu. Il avait toujours le
temps et mettait le prix s’il le fallait. Ainsi était-il capable de
faire un long voyage pour accompagner un mourant afin de le remettre
dans la paix du Seigneur. Il priait beaucoup, surtout la nuit, et sa
dévotion était grande envers la Vierge Marie, la Mère de Dieu, pont
entre l’Orient et l’Occident. Bref, le père Ghika (il deviendra
Monseigneur en 1931) est un modèle de prêtre séculier. Le secret ou
plutôt l’âme de sa vie spirituelle, c’était sa conviction de la réalité
de la présence de Dieu dans toutes les circonstances de la vie. Ce trait
convient aussi bien au laïc qu’il fut qu’au prêtre séculier qu’il est
devenu. C’est un chemin de sainteté à travers le monde. Le Bienheureux
Jean-Paul II en parlera comme la vocation commune des chrétiens.
La vie de Vladimir
Ghika a consisté à vivre extraordinairement les choses ordinaires de la
vie chrétienne. Il les faisait à fond, par amour du prochain et pour
l’amour de Dieu. C’était un maximaliste de la charité. Tout donné, son
martyre ne l’a pas surpris, il couronnait une vie totalement offerte.
Pour éclairer ce propos, il faut parler autrement de l’expérience
d’Auberive. Par cette expression, on désigne la tentative de fondation
qu’il fit et qui ne dura pas. Elle n’est pas qu’un échec. Quand on lit
les constitutions de cette Société de frères et de soeurs, écrites de la
main du Père, on comprend tout de suite qu’il y exprime sa manière de
concevoir la mission, sa façon de vivre l’amour de Dieu et l’amour du
prochain, jamais l’un sans l’autre, bref sa façon de vivre en Église.
Que voulait-il donc faire ? Il voulait instituer une Société disponible
à toute activité apostolique, missionnaire et charitable. Ses membres,
formés dans la spiritualité de saint Jean, l’évangéliste, devaient être
prêts à entreprendre tout travail que la Providence leur indiquerait,
selon ce que Vladimir Ghika appelait la théologie des besoins. Le
critère fondamental de vie et d’action était l’amour de Dieu, en
fonction duquel tout le reste allait se définir. Il est
particulièrement intéressant de noter que le Père entrevoyait déjà ce
que de nos jours les nouvelles communautés proposent […] Ces nouvelles
communautés cherchent un cadre beaucoup plus souple que celui
qu’offrent, jusqu’à présent, les congrégations. Il s’agit de permettre à
des personnes de différentes conditions de vivre en communauté unies par
une même spiritualité et de faire ainsi l’expérience de l’Église. Le
père Ghika était en avance sur son temps, en faisant de la pluralité des
statuts des personnes et des missions la caractéristique de sa
fondation.
Parlons maintenant de
sa spiritualité […]Vladimir Ghika a vu que ce Jésus qui se met
entièrement au service des autres, qui s’engage dans le désintéressement
total et la dépossession de soi est l’homme véritable et est celui qui
révèle complètement comment est Dieu. Il a vu comment doit être l’homme
quand il est un homme totalement donné à Dieu. Là se trouve, à notre
avis, le secret de l’apostolat et du ministère de Ghika, qu’il soit laïc
ou prêtre. On dirait, aujourd’hui, que son action sociale était très
développée. Mais justement, il n’en restait jamais là. Tout était
prétexte à évangélisation et il était missionnaire dans l’âme parce que
tout était pour lui révélation de l’amour de Dieu. Nous trouvons donc en
la spiritualité de Mgr Ghika plus qu’un antidote à la sécularisation. À
l’heure où l’Église parle tant de nouvelle évangélisation et de service
des pauvres (diaconia), une telle spiritualité johannique a de quoi
motiver profondément l’action et lui donner sa pertinence. Comme l’a
dit le pape François, en aucun cas l’action de l’Église ne peut se
réduire à celle d’une O.N.G. ! Cette spiritualité est très actuelle.
Mgr Ghika est parti,
épuisé, dans la logique de sa vie, tout donné, tout abandonné. En
entrant dans la prison de Jilava pour purger sa peine, il avait dit et
redit avec force à ses compagnons d’infortune, ceux qu’on a appelé le
Lot Mengès du nom de l’administrateur du diocèse de Bucarest, le lot
regroupant des gens qui avaient tout fait pour garder le lien avec Rome
: « pardonnez-leur », ce qui est bien la marque du martyr qui conforme
sa vie à celle du Rédempteur. Sa vie a parcouru un monde cruel qui,
inexorablement, lui a tout pris. N’apparaît plus que ce qui l’a fait
vivre. Ses codétenus ont remarqué qu’il était habité d’une telle liberté
intérieure qu’il donnait l’impression d’ignorer les murs de la
forteresse dans laquelle ils étaient enfermés. Lui qui avait tant fait
pour le rapprochement des Églises est mort, veillé par un juif et
entouré d’un hodja tatar, d’un prêtre américain et d’un prêtre
orthodoxe.
Que ces quelques
lignes donnent le goût d’en savoir plus sur la vie du prince Ghika,
longtemps demeuré laïc, devenu prêtre et finalement martyr. Chaque vie
est unique ; il vaut la peine de connaître celle de Vladimir Ghika. Il
faut savoir que quantité d’autres frères chrétiens, orthodoxes ou
catholiques, ont eux-aussi témoigné jusqu’au sang dans ces terribles
années de dictature instituée derrière le Rideau de fer. Puisse Vladimir
Ghika être le premier (ou presque) d’une longue cohorte de martyrs qui
méritent d’être glorifiés et qui n’ont pas encore été reconnus ! Lui qui
est devenu catholique sans renier sa racine orthodoxe, verra-t-il son
voeu d’union exaucé ? Il est déjà considéré comme un personnage éminent
dans son pays. Son martyre et la sainteté de sa vie pourraient-ils être,
un jour, reconnus aussi par l’Église dont il est issu, en laquelle il a
été plongé dans l’unique baptême de l’unique foi en un seul Seigneur
Dieu et Père ?
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